___ Souviens-toi de cette plage, de cette journée brûlante, lorsque nos regards se sont croisés pour la première fois. Nous étions plus jeunes, des inconnus l'un pour l'autre. Tu m'as souri, me fixant de tes grands yeux, bleus comme la mer. J'ai alors tout oublié. Seuls tes yeux et ton sourire avaient un sens, lumineux dans le vide. Je t'ai rendu ton sourire. Pour la première fois de toute mon existence, je souriais. Nous avons marché, sans un mot. Il y avait toi, puis moi. Rien d'autre. Pas même le soleil qui nous brûlait la peau, ni le bruit des vagues. Pendant des heures, je n'ai fait que te percevoir, toi. Le soir, tu as prononcé quelques mots. Je ne me souviens plus desquels, mais peu importe. Seule la sensation qui les accompagna compte. J'ai été pétrifié, tout à coup. Entièrement saisi par toi. Ton visage, ton corps, ta voix, étaient devenus en une fraction de seconde mes seules et uniques raisons de vivre.
___ Souviens-toi. Tu étais ce qui me changea, ce qui éradiqua tout en moi, ce qui fit de moi un autre. Je le savais. J'ai posé mes lèvres sur les tiennes. Puis tu m'as souri. Nous nous sommes jurés de ne former qu'un, à jamais. Seuls nos regards et nos lèvres suffirent. Je ne voyais que nous, dans le bonheur. Rien d'autre ne comptait. Nous, bien au-dessus du reste. Nous, sans le reste. Nous, particule de chaleur au milieu d'un désert de glace. L'idée de te perdre ne me faisait pas peur, car elle n'était même pas envisageable. J'ai toujours été malheureux avant la naissance de ce nous. Combien de fois, avant, avais-je eu l'âme brisée ? Combien de fois m'étais-je dit que rien n'avait d'importance ? Que ma destinée était de survivre, dans la masse immonde ?... Seul mon corps vivait. Mon c½ur était desséché, comme une coquille vide. Mon âme pourrie par la haine. Tu m'avais donné la vie. Je t'aimais. Tu étais la seule que j'aimais. Un ange immaculé, au milieu de la merde que formait le reste. Tu avais créé le bonheur pour moi. Ma vie se résumait à ton être, à notre union.
___ Pourquoi avoir tout anéanti ? Tu en as juste aimé un autre. Enfin, c'étaient tes mots. Ce que tu avais tellement pris à la légère m'a tué. Littéralement. Comme avant, tu sais ? Mort. Voilà ce que je suis devenu. Tout s'envola. Même toi, mon ange. Tu t'es noyée dans la merde avec le reste. Je savais alors que jamais plus je ne connaîtrais le bonheur. Pourquoi vivre, en étant voué au malheur ? En plus d'avoir déchiqueté mon c½ur, tu m'avais projeté sous le reste, au fond de la masse. Humilié, torturé. Désintégré. C'est pour ça que je t'ai tuée, mon ange. Je ne peux pas décrire le plaisir que j'ai eu à transpercer ta peau, à déchirer ton corps, avec cette arme. Mon amour pour toi s'était transformé en une véritable aversion, qui m'a procuré comme un semblant de vie, lorsque j'ai pris la tienne. Chaque parcelle de mon être en a été irradiée d'une sensation inexplicable. Mais, après avoir eu cet intense plaisir, je me suis aperçu que toute ma vie était une mort, juste traversée par une petite oasis de bonheur, dont l'ancienne douceur me rongeait à présent. Alors, regardant tes grands yeux, bleus comme la glace et comme emprisonnés dans des larmes de sang, j'ai pris l'arme, l'ai placée contre ma tempe, et j'ai tiré. Je n'ai détruit que le peu de vie qu'il restait en moi.
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